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Spécialiste de la musique séfarade, chanteuse lyrique et harpiste, Vanessa Paloma Elbaz est associée de recherche au projet financé par la Commission Européenne de la Recherche (ERC) « Rencontres musicales passées et présentes à travers le détroit de Gibraltar » à la faculté de musique de l’université de Cambridge. Elle est aussi directrice de KHOYA – archives sonores du Maroc juif. Auteure d’un doctorat à l’INALCO sur les chants des femmes juives du nord du Maroc, elle nous livre dans cet entretien quelques pépites de son prochain ouvrage (Chants des femmes juives du nord du Maroc : rôle vital d’un répertoire oublié) à paraître en 2021.
Question : D’où vient votre intérêt de longue date pour le répertoire séfarade en général et pour les chants des femmes juives du nord du Maroc en particulier ?
Vanessa Paloma Elbaz : Le répertoire séfarade est un formidable dépôt de mémoire collective. Les chants féminins en hakétiya (mélange d’espagnol médiéval, d’hébreu biblique et d’arabe dialectal marocain) constituent une mine de connaissances sur les traditions et les coutumes de ces communautés juives marocaines de l’expulsion de 1492 à nos jours.
Ce cancionero (recueil de poésies épiques, de chants sur le cycle de la vie, de chansons satiriques…) de tradition orale, avec quelques textes vieux de plus de 500 ans, et d’autres écrits rédigés au Maroc aux 19e et 20e siècle, continue par ailleurs d’occuper une place primordiale dans le legs identitaire des communautés juives du nord du Maroc, bien qu’il soit quasiment oublié dans la pratique au 21e siècle.
Enfin, il y a une histoire de racines familiales derrière ce choix que j’ai fait dès l’obtention en 1996 de mon master en chant médiéval à l’Institut de musique ancienne de l’Université de l’Indiana, aux Etats-Unis.
Vous êtes Américano-Colombienne. Quelle est cette histoire familiale ?
Nos racines séfarades remontent à plus de cinq siècles. Ma mère a toujours devant elle l’image de l’édit d’expulsion de ses aïeux signé en 1492 par les Rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, au lendemain de la reconquête de Grenade. Le destin nous ramène parfois à nos origines. Je suis née dans l’État de Géorgie, dans le sud-est des États-Unis. À mes huit mois, mes parents décident de déménager à Bogota. Or la Colombie est le pays où avaient émigré mes arrière-arrière-grands-parents maternels après 1860, en provenance de Tétouan. Cette ville du Rif occidental est considérée comme la ville la plus andalouse du Maroc. Durant sa période prospère, au 17e et au 18e siècle, son tissu démographique était constitué essentiellement de Morisques musulmans et de Juifs séfarades. L’émigration juive marocaine en Amérique du Sud a commencé vers 1850, pour des raisons politiques et économiques. Il était plus aisé par exemple pour les négociants d’y faire fructifier leurs affaires qu’à Tétouan, qui vivait depuis le début du 19e siècle un déclin commercial au profit du port de Tanger, d’Oran et de Gibraltar. Il a également été possible pour les femmes juives d’émigrer entre février 1860 et mai 1862, durant les 27 mois de l’occupation de Tétouan par les Espagnols, avant que le gouvernement chérifien n’établisse une taxe de sortie très élevée pour les femmes juives. Cette mesure a été prise dans le dessein de maintenir des familles juives au Maroc, étant donné qu’il aurait été trop coûteux de payer pour la sortie de familles entières. Mes ancêtres ont posé leurs valises en Colombie, d’autres familles ont choisi le Brésil, l’Argentine ou le Vénézuela. Pratiquement tous ces nouveaux arrivants étaient originaires des communautés de Tétouan mais aussi de Larache et Ksar-el-Kébir. Le fait d’être hispanophones a beaucoup facilité leur intégration dans leurs nouvelles sociétés d’accueil.
Vous êtes également chanteuse lyrique et harpiste. Comment est né cet attrait pour la musique médiévale ?
Mon père était anthropologue et ma mère artiste, ils étaient tous deux militants pour les droits civiques. Si leurs parcours ont influencé le mien et nourri mon amour pour la diversité, comme nous déménagions souvent, la musique est très tôt devenue ce port d’attache permanent que je pouvais emporter partout avec moi.
J’ai commencé à chanter dans une chorale à Puerto Rico à l’âge de 6 ans. À mes 17 ans, alors que je suivais mes études à l’Université des Andes à Bogota, notre professeur d’histoire de la musique nous a fait écouter une chanson médiévale sur la Croisade des albigeois (1209-1229) contre « l’hérésie cathare ». Elle évoquait notamment la tristement célèbre injonction d’Arnaud Amaury, le légat du Pape, avant le sac de
Béziers : « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens. » Je me souviens avoir été bouleversée par cette chanson, moi qui ai grandi en paix en tant que Juive dans un pays très catholique.
À la même époque, fleurissait la pensée kabbalistique dans le sud de la France, or la mystique juive et ses liens avec la musique traditionnelle séfarade font également partie de mes sujets de prédilection. Lorsque j’ai réalisé, après mes études de musique médiévale, que la poésie, la musique, la géographie et la spiritualité existaient simultanément dans cette région, j’ai été stupéfaite, car je les avais toutes suivies comme des centres d’intérêt distincts, sans savoir qu’elles provenaient de la même région et de la même époque. Il faut dire enfin qu’au Moyen Âge, musique, poésie et spiritualité se confondaient, ce qui donne une puissance et une beauté singulières aux chansons de cette époque. C’est de tous ces éléments réunis qu’est née ma passion pour la musique médiévale.
De quoi parlent les romanceros, ces chansons lyriques des femmes séfarades du Maroc ?
Ces recueils oraux très imagés ramenés de Castille fourmillent d’allégories et d’éléments sur le quotidien et le destin des communautés juives de la péninsule ibérique. Certains racontent la nostalgie de l’Andalousie mauresque, la tragédie de l’Inquisition, l’histoire déchirante des Marranes et les douleurs du déracinement.
D’autres évoquent en filigrane les relations entre Juifs et musulmans en Andalousie musulmane, tout ce que ces sept siècles de cohabitation ont généré de lumineux mais aussi d’épisodes plus sombres. Quelques chants mêlent sacré et profane, comme ceux inspirés du Cantique des Cantiques. Les romances parlent aussi des premiers émois, du mal d’amour, des maris infidèles ou encore des épouses jalouses et des conjoints possessifs. C’était une manière poétique et subtile d’inculquer aux jeunes filles juives leurs futurs droits et devoirs de mères et d’épouses, une sorte de « Torah des femmes ».
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