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LE CRI D’UNE JEUNESSE QUE LE MAROC NE PEUT PLUS IGNORER

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Des dizaines de milliers de jeunes aux portes de Sebta, parmi eux de nombreux mineurs : au-delà de la crise migratoire, c’est une question douloureuse qui se pose au Maroc : pourquoi une partie de sa jeunesse est-elle prête à risquer sa vie pour partir ? La scène est difficile à regarder. Des jeunes courent vers une frontière. Certains tentent de franchir les barrières, d’autres prennent la mer. Parmi eux, des adolescents, parfois très jeunes. Derrière ces images, il y a des visages, des familles et des histoires que les chiffres ne racontent pas.
Ce qui s’est passé à Sebta ne devrait donc pas être traité comme un simple problème migratoire ou sécuritaire. C’est aussi un signal adressé à la classe politique, aux institutions, aux associations et, plus largement, à l’ensemble de la société marocaine. Derrière les chiffres, il y a des enfants. Les statistiques donnent une idée de l’ampleur de la situation, mais elles ne disent rien des nuits d’angoisse des parents, des rêves des adolescents ou des raisons qui ont poussé certains d’entre eux à partir. Un mineur qui décide de prendre un tel risque ne mesure pas nécessairement toutes les conséquences de son acte. Il voit surtout la possibilité de travailler, d’étudier, de gagner de l’argent, de changer de vie et, parfois, simplement de quitter une réalité dans laquelle il ne voit plus suffisamment de perspectives. Ce n’est pas seulement une frontière qu’il cherche à franchir. C’est une frontière entre deux futurs qu’il imagine très différents.
Le ministre marocain de la Justice a demandé le retour des mineurs marocains présents à Sebta. La protection de ces enfants et leur retour auprès de leurs familles sont évidemment essentiels. Mais une question demeure : que se passera-t-il après leur retour ? Il faudra les écouter, comprendre leur parcours, savoir ce qu’ils espéraient trouver en Espagne et ce qu’ils pensaient ne plus pouvoir trouver au Maroc. Il faudra également écouter leurs parents, non pas pour les juger, mais pour comprendre. Car derrière un adolescent qui part se trouve souvent une famille confrontée à ses propres difficultés, à ses inquiétudes et parfois à son impuissance.
La réaction à une telle crise ne peut pas être uniquement sécuritaire. On peut renforcer les frontières, empêcher les départs et organiser les retours. Mais on ne peut pas empêcher durablement un jeune de rêver d’une autre vie si son propre pays ne lui paraît pas offrir suffisamment de possibilités. Le Maroc a connu des transformations importantes et peut légitimement être fier de ses réalisations économiques, industrielles et agricoles, ainsi que de ses infrastructures. Mais le développement d’un pays ne se mesure pas uniquement à ses infrastructures ou à ses grands projets. Il se mesure aussi au regard que sa jeunesse porte sur son propre avenir.
Face à cette situation, les partis politiques et les gouvernements, actuels comme passés, doivent également accepter leur part de responsabilité. Il ne s’agit pas de désigner un responsable unique ni de réduire un problème aussi complexe aux décisions d’un seul gouvernement ou d’une seule majorité. Mais lorsqu’une partie de la jeunesse en vient à considérer le départ, parfois au péril de sa vie, comme une meilleure perspective que de construire son avenir dans son propre pays, c’est aussi le signe que les politiques publiques menées au fil des années n’ont pas suffisamment répondu à ses attentes. Les gouvernements successifs doivent avoir le courage de regarder cette réalité en face. Les promesses, les programmes et les grands projets ne prennent tout leur sens que lorsqu’ils se traduisent par des améliorations concrètes dans la vie quotidienne des citoyens, en particulier des jeunes.
Dans cette réflexion, il serait également injuste d’ignorer les orientations et les efforts engagés sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, en faveur du développement du Maroc, de la modernisation des infrastructures, de la généralisation de la protection sociale, du développement humain et de l’amélioration des conditions de vie. Ces avancées sont réelles et doivent être reconnues. Mais la question n’est pas seulement de construire : elle est aussi de savoir comment ces infrastructures sont utilisées pour répondre aux besoins de la population et, en particulier, de la jeunesse.
Prenons l’exemple de la grande piscine construite à Rabat, présentée comme l’une des plus grandes d’Afrique, voire du monde. Avec un tarif d’entrée accessible de 10 dirhams, elle pourrait constituer un formidable outil de démocratisation de la natation et de détection des jeunes talents. Pourtant, si l’on ne met pas régulièrement en place des compétitions, des manifestations nautiques, des programmes de formation ou des dispositifs permettant d’identifier et d’accompagner les jeunes nageurs, une partie de son potentiel reste inexploité. C’est précisément là que se situe l’enjeu : une infrastructure, aussi remarquable soit-elle, ne prend toute sa valeur que lorsqu’elle devient un véritable espace d’opportunités pour la jeunesse.
Cette question prend une dimension particulière lorsque l’on sait que certains des jeunes qui ont tenté de rejoindre Sebta à la nage possédaient peut-être des capacités physiques et des aptitudes naturelles qui auraient pu être détectées, encadrées et transformées en véritable talent sportif. Bien entendu, on ne peut pas établir de lien direct entre la construction d’une piscine et les tentatives de traversée de la frontière. Mais cette situation doit nous interpeller : combien de talents parmi ces jeunes n’avons-nous pas su repérer, accompagner ou encourager ?
L’enjeu n’est donc pas de nier les progrès accomplis, ni de minimiser les investissements réalisés. Il est de s’interroger sur ce qu’il reste à faire pour que chaque infrastructure, chaque école, chaque équipement sportif et chaque politique publique deviennent de véritables instruments d’émancipation. Pour que chaque jeune puisse regarder l’avenir avec confiance et considérer son pays non seulement comme sa patrie, mais aussi comme le lieu où il peut apprendre, réussir, s’épanouir et construire ses rêves.
Un pays peut construire des routes, développer ses infrastructures, attirer des investissements et afficher des indicateurs économiques encourageants ; si une partie de sa jeunesse ne croit toujours pas en son avenir, alors le bilan ne peut pas être considéré comme complet. Les partis politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, ont eux aussi une responsabilité. Ils doivent dépasser les discours électoraux, les querelles partisanes et les promesses de circonstance pour proposer des réponses crédibles et durables en matière d’éducation, de formation, d’emploi, de mobilité sociale et d’égalité des chances.
La question n’est donc pas de savoir qui peut se décharger de cette responsabilité, mais qui est prêt à l’assumer. Car lorsqu’un jeune regarde vers l’étranger avec davantage d’espoir que vers son propre pays, ce n’est pas seulement une frontière qu’il cherche à franchir : c’est aussi le signe d’un malaise collectif que la politique doit avoir le courage d’interroger. Lorsqu’un jeune Marocain regarde son avenir, quelles réponses lui apportons-nous ? Peut-il trouver une formation correspondant à ses aspirations ? Peut-il accéder à un emploi digne ? Peut-il entreprendre sans disposer de relations particulières ? Peut-il croire que le mérite et le travail suffiront à lui ouvrir des portes ? Si la réponse reste incertaine, il ne faut pas s’étonner que certains regardent ailleurs.
La jeunesse ne demande pas seulement qu’on lui dise d’aimer son pays. Elle demande qu’on lui donne une raison d’y construire sa vie. Elle veut pouvoir croire que ses efforts seront récompensés, que ses études lui permettront d’accéder à un emploi, que son talent pourra être reconnu et que son avenir ne dépendra pas uniquement de son milieu social ou de ses relations. Il serait injuste de présenter ces jeunes comme une génération sans attachement au Maroc. Beaucoup aiment leur pays. Mais aimer son pays et vouloir partir ne sont pas toujours contradictoires.
On peut aimer son pays et être déçu par ses perspectives. On peut aimer sa famille et vouloir lui offrir une vie meilleure. On peut être fier de ses origines et, en même temps, avoir le sentiment que son avenir se trouve ailleurs. Partir ne signifie pas nécessairement tourner le dos à son pays. Parfois, partir signifie simplement chercher ailleurs ce que l’on ne trouve plus chez soi.
C’est pourquoi il faut éviter de répondre à cette jeunesse uniquement par la condamnation, la culpabilisation ou la peur. Il faut l’écouter. Comprendre ses frustrations ne signifie pas les approuver toutes. Cela signifie reconnaître qu’elles existent. Et surtout, il faut entendre le message qui se cache derrière ces départs : une jeunesse qui prend de tels risques ne demande pas seulement qu’on l’empêche de partir. Elle demande pourquoi elle devrait rester. La véritable réponse à cette crise ne se trouve donc pas uniquement aux frontières. Elle se trouve aussi dans les écoles, les universités, les entreprises, les quartiers et les familles. Elle se trouve dans la capacité du Maroc à offrir à sa jeunesse une éducation de qualité, une formation adaptée, un emploi digne, une véritable mobilité sociale et la possibilité de réussir sans devoir quitter son pays.
Les frontières peuvent empêcher un départ. Elles ne peuvent pas créer l’espoir. L’enjeu dépasse donc Sebta. Il concerne la relation qu’un pays entretient avec sa jeunesse. Une génération qui ne voit pas suffisamment de possibilités chez elle finira naturellement par regarder ailleurs. Le Maroc n’a pas seulement besoin de retenir sa jeunesse. Il doit lui donner envie de rester. Car la véritable question, au fond, n’est peut-être pas : « Comment empêcher nos jeunes de partir ? » Elle est beaucoup plus profonde : « Que devons-nous changer pour qu’ils aient envie de rester ? »

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