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Qui est Shai Cohen, l’homme de Netanyahou au Maroc ?

Maarifpress- politique

 

Artisan du rapprochement entre l’État hébreu et la Turquie, le nouveau chef du bureau de liaison israélien à Rabat entend bien effacer le mauvais souvenir laissé par son prédécesseur, David Govrin. Portrait d’un diplomate expérimenté, spécialiste des questions de défense.

En Israël, le ministère des Affaires étrangères lui a donné le titre d’ambassadeur. Au Maroc, il demeure – pour l’instant – chargé du bureau de liaison israélien à Rabat. Le 2 mai, Shai Cohen était aperçu auprès du ministre israélien de l’Économie et de l’Industrie, Nir Barkat, au salon de l’agriculture de Meknès (SIAM).
Le lendemain, un tweet du bureau de liaison israélien à Rabat annonçait sa nomination en tant que chargé de liaison, en toute sobriété et discrétion.
Et pour cause, la représentation israélienne à Rabat ne s’est pas encore tout à fait remise du « David Govrin Gate », en référence au précédent représentant de l’État hébreu au royaume, nommé en 2021 juste après la normalisation, puis rappelé à Tel-Aviv en septembre 2022 après avoir été accusé d’« irrégularités » et de « harcèlement », et s’être vu reprocher une approche diplomatique « légère », voire « folklorique » vis-à-vis du Maroc. Entre-temps, l’intérim avait été assuré par Alona Fischer-Kamm. Mais Shai Cohen semble destiné à rester plus longtemps dans la capitale du royaume.
Pourtant, Shai Cohen et David Govrin ont plusieurs points communs : plus de trente ans d’expérience dans les rangs de la diplomatie israélienne, ainsi que des missions en Turquie et en Égypte, deux acteurs éminemment stratégiques pour l’État hébreu au Moyen-Orient.

Ancien consul général d’Israël à Istanbul

Consul général d’Israël à Istanbul de 2014 à 2017, le nouveau chargé du bureau de liaison a beaucoup œuvré en coulisses et dans les médias à la « réconciliation israélo-turque » entre les gouvernements Netanyahou et Erdogan.
En 2010, les deux pays avaient rompu leurs relations après un raid meurtrier de l’armée israélienne contre un bateau turc qui tentait de forcer le blocus de Gaza. Bilan : 10 morts côté turc. Trois ans plus tard, fin 2013, alors que les deux gouvernements sont sur le point de signer un accord de réconciliation, Shai Cohen apprend son envoi imminent en Turquie. Il y pose ses valises en 2014.
C’est la même année, entre juillet et août de la même année, qu’éclate la guerre de Gaza. Au lieu de se décourager, Shai Cohen se retrousse les manches. « J’ai compris que l’attitude générale consistait à séparer les désaccords et les divergences politiques, et de continuer à avancer dans les domaines tels que l’économie, le commerce, la culture et l’éducation », déclare-t-il dans la presse.
Sur le terrain, le diplomate noue d’excellentes relations avec les élus locaux, le patronat et les dirigeants de médias majoritairement stambouliotes. Puis, fin 2015, la Turquie – en mal d’alliés sur la scène internationale et dans la région – accepte de renouer officiellement avec Israël.
À l’époque, les deux gouvernements avaient notamment négocié la mise en place d’un fonds de 20 millions de dollars pour dédommager les victimes turques du raid israélien de 2010, l’expulsion de Turquie d’un activiste du Hamas, l’allégement du blocus de Gaza et la mise en place d’une vaste coopération gazière via la construction d’un gazoduc, lequel ne verra jamais le jour. Dans la foulée, un an plus tard, l’Israélien Eitan Naeh est nommé ambassadeur à Ankara.
Impliqué, loquace, Shai Cohen déclare ici et là à plusieurs journalistes turcs et israéliens que plus de « travail est nécessaire pour rapprocher Jérusalem et Ankara ». Au point d’être réprimandé par sa hiérarchie, qui minimise son implication dans les négociations bipartites.
En 2017, le diplomate quitte ses fonctions, non sans saluer chaleureusement « l’ouverture d’esprit et la chaleur humaine du peuple turc ». En mai 2018, après la mort de manifestants palestiniens à Gaza, la Turquie et Israël rompent à nouveau leurs relations et rappellent respectivement leurs ambassadeurs.

Un stratège de l’ombre polyglotte

Pour Shai Cohen, ce long passage en Turquie est fondateur. Né en 1965, diplômé en relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem, il a intégré le ministère des Affaires étrangères dans les années 1990. D’abord adjoint principal à la Direction nationale de la culture et des arts, il est ensuite passé par les bureaux économiques d’Europe de l’Est, de l’Ouest, puis de l’Amérique du Nord, avant de rejoindre le pôle diplomatique chargé des exportations israéliennes.
Plus tard, il sera envoyé à Rome (Italie), puis à Montevideo (Uruguay) en tant que conseiller diplomatique. À l’origine, Shai Cohen a donc un profil très « desk » : c’est un cerveau, un stratège de l’ombre, qui aime manier les chiffres et les langues étrangères (il parle couramment italien, espagnol, français, anglais et turc).
Dynamique, peu friand des éléments de langage (EDL dans le jargon politique), doué pour tisser des liens, le diplomate a pris une nouvelle envergure après sa mission en Turquie. Dès 2017, il devient conseiller diplomatique senior à la Knesset (le Parlement), puis envoyé spécial du ministère des Affaires étrangères chargé des exportations et de la coopération en matière de défense.

Invités par Shai Cohen, les députés PJD voient rouge

Or la défense, la cybersécurité et l’armement sont les principaux leviers du développement des alliances diplomatiques entre Israël et le reste du monde. Tout particulièrement avec les pays signataires des Accords d’Abraham, dont le Maroc fait partie. En 2021, le royaume a notamment fait l’acquisition d’une flotte de drones kamikazes auprès d’Aerospace Industries (AI) pour 22 millions de dollars. Puis, en 2022, les Forces armées royales (FAR) ont déboursé 500 millions de dollars pour s’offrir le système de défense anti-missiles Barak-MX.
Si Shai Cohen n’a pas d’origines marocaines, son staff le décrit comme un « spécialiste Middle East » avec qui « le travail est agréable et les communiqués de presse moins formatés ». Au sein du bureau de liaison, c’est même l’effervescence. Le 29 mai, la ministre israélienne des Transports, Miri Regev, a entamé une visite de travail au Maroc. Au programme : la signature de plusieurs accords pour renforcer les liaisons maritimes entre les deux pays, puis un séjour à Larache, la ville de ses ancêtres.
Prochainement, ce sera au tour d’Amir Ohana, président de la Knesset, de venir visiter le royaume et d’inaugurer le groupe d’amitié parlementaire Maroc-Israël, fondé le 16 mai dernier.
Parallèlement, le bureau de liaison organise les préparatifs de la fête de la création de l’État hébreu, qui sera célébrée le 6 juin à Rabat. Célébrations auxquelles Shai Cohen – habitué aux islamistes de l’AKP turc – a convié les députés du groupe PJD au Parlement. Dans un communiqué, le secrétariat général du parti islamiste marocain a qualifié cette invitation d’« insolente » et dénoncé « une occasion qui ne rappelle rien d’autre que la Nakba [la grande catastrophe en arabe, en référence à la création de l’État d’Israël en 1948, NDLR] ». Ambiance…
En attendant, Shai Cohen est résolument tourné vers le développement des relations économiques et la création de passerelles entre les deux sociétés civiles. En ce qui concerne les sujets plus épineux, le Sahara par exemple, il préfère attendre que son ministère communique officiellement sa position.

Jeune Afrique – 2 juin 2023
Par : Nina Kozlowski

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