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Je suis un citoyen marocain. Ni politologue, ni militant, ni homme de parti. Simplement un homme qui aime profondément son pays, mais qui le regarde aujourd’hui avec une inquiétude grandissante. Pendant longtemps, j’ai voulu croire aux discours. J’ai voulu croire aux promesses. J’ai voulu croire que l’alternance politique finirait, un jour, par transformer concrètement le quotidien des citoyens.
Puis le temps est passé.
Les technocrates ont gouverné.
La droite a gouverné.
La gauche a gouverné.
Le centre a gouverné.
Les nationalistes ont participé.
Les islamistes ont gouverné.
D’autres encore sont arrivés avec de nouveaux noms, de nouvelles alliances et de nouvelles promesses. Les visages ont changé. Les slogans ont changé. Les couleurs des affiches électorales ont changé.
Mais, trop souvent, les difficultés du citoyen sont restées les mêmes. C’est alors que le doute s’est installé.
Non pas un doute envers la politique elle-même, car aucune société ne peut vivre sans politique. Mais un doute envers celles et ceux qui prétendent l’incarner.
En observant la vie publique, je vois des responsabilités qui se transmettent parfois comme un héritage. Je vois des noms revenir, génération après génération, comme si la Nation appartenait à quelques lignées. Je vois des responsables changer de parti avec une facilité déconcertante, tandis que leurs convictions semblent parfois évoluer au rythme des circonstances. Je vois des fortunes prospérer alors que tant de citoyens peinent simplement à vivre dignement.
Je vois surtout une jeunesse qui ne rêve plus de participer à la vie publique, mais qui rêve de partir. Et devant ce silence, je ne peux m’empêcher de m’interroger.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas la corruption lorsqu’elle existe. Le plus inquiétant est le jour où une société cesse de s’en indigner. Lorsque l’anormal devient normal, le danger n’est plus seulement politique.
Il devient moral.
Je ne prétends pas que tous les responsables publics se ressemblent. Il existe, heureusement, des femmes et des hommes intègres, compétents et profondément attachés au service de l’intérêt général. Mais ils semblent parfois lutter contre un système qui épuise les meilleures volontés et décourage les plus sincères.
Alors les questions se multiplient.
Comment reconstruire la confiance lorsqu’elle a été si souvent déçue ? Comment convaincre un jeune que le mérite compte davantage que les relations ? Comment expliquer à un enfant que le travail, l’effort et la compétence sont les clés de la réussite lorsque la réalité semble parfois raconter une autre histoire ?
Je n’ai pas de réponse, je n’ai que des questions. Et peut-être est-ce précisément le point de départ de toute réflexion philosophique.
Car le véritable patriotisme ne consiste pas à applaudir aveuglément. Il consiste à aimer suffisamment son pays pour regarder ses réussites avec fierté, reconnaître ses faiblesses avec lucidité et croire, malgré tout, qu’il peut devenir meilleur.
Je rêve d’une vie publique où l’intégrité compterait davantage que les calculs politiques. Je rêve d’un État où la compétence primerait sur les appartenances.
Je rêve d’un Maroc où les responsabilités ne seraient ni un héritage, ni un privilège, mais une mission temporaire confiée au service de l’intérêt général. Je rêve d’un pays où la confiance ne serait plus un acte de foi, mais la conséquence naturelle de l’exemplarité.
Peut-être suis-je naïf.
Mais je préfère continuer à croire que les institutions peuvent se renforcer, que les citoyens peuvent exiger davantage de transparence et que les générations futures méritent une vie publique à la hauteur de leurs espérances. Car lorsqu’un citoyen perd confiance dans l’ensemble de la classe politique, ce n’est pas seulement une crise politique.
C’est une crise de sens.
Et lorsqu’une société perd le sens de l’éthique, de la responsabilité et du bien commun, c’est son avenir qui vacille. Puis une autre question me hante. Au fond, qu’est-ce qu’une démocratie sans renouvellement ? Peut-on espérer des idées nouvelles lorsque les mêmes figures occupent, parfois pendant plusieurs décennies, les bancs du Parlement, les ministères, les collectivités territoriales ou les directions des partis ?
La politique est-elle une mission temporaire au service de la Nation, ou une carrière dont on ne souhaite jamais descendre ?
L’expérience est indispensable. Aucun pays ne peut se construire sans mémoire. Mais aucune démocratie ne peut se renouveler sans transmission. L’expérience ne devrait jamais devenir un monopole. Une démocratie vivante est celle qui sait conjuguer continuité et renouveau, expérience et innovation.
Lorsque le renouvellement devient l’exception et que la permanence devient la règle, une question finit toujours par s’imposer : comment permettre à une nouvelle génération d’émerger, d’apporter son énergie, sa créativité, ses compétences et sa vision du Maroc de demain ?
L’histoire nous enseigne qu’aucune société ne progresse durablement lorsqu’elle confond continuité et immobilisme.
Les institutions sont plus fortes lorsqu’elles survivent aux hommes.
Les démocraties sont plus solides lorsqu’elles forment des successeurs plutôt que des indispensables.
La véritable grandeur d’un responsable public ne se mesure pas au nombre d’années passées au pouvoir.
Elle se mesure à sa capacité de préparer celles et ceux qui lui succéderont, de transmettre son expérience, puis de savoir passer le relais avec dignité.
Car les hommes passent.
Les institutions demeurent.
Et les nations qui traversent les siècles sont celles qui placent toujours leurs institutions au-dessus des individus, l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers, et l’avenir de leurs enfants au-dessus des ambitions de leur époque.
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